Ni tout à fait anglais, ni tout à fait russe : à bord de l'ISS, l'équipage a inventé sa propre langue hybride. Le "Runglish" n'a rien d'une blague de couloir, c'est un outil de travail né par nécessité dès la toute première expédition.
Deux langues officielles, une seule utilisée en pratique
L'anglais et le russe sont les deux langues officielles de l'ISS. Toute personne qui embarque à bord, quelle que soit sa nationalité d'origine, doit maîtriser les deux : les astronautes non russophones s'entraînent avec leurs collègues russes et décollent parfois à bord d'un vaisseau Soyouz, tandis que les cosmonautes doivent lire l'anglais pour utiliser les systèmes développés par les agences occidentales, très largement documentés dans cette langue.
Dans la pratique, jongler entre deux langues distinctes en pleine manœuvre d'amarrage ou de vérification technique s'est vite révélé peu naturel. Une solution hybride s'est imposée d'elle-même.
Une expression née dès la première expédition
Le terme "Runglish" est attribué au cosmonaute vétéran Sergueï Krikalev, à l'automne 2000, en pleine préparation de la première expédition permanente à bord de l'ISS. Son équipage, composé du commandant américain William Shepherd et des cosmonautes russes Youri Guidzenko et Sergueï Krikalev lui-même, adopte alors une approche mêlant vocabulaire technique anglais et syntaxe russe pour fluidifier les échanges pendant les phases critiques : amarrage, vérifications systèmes, briefings quotidiens.
Le principe n'a rien d'une invention totale. Des communautés russophones installées aux États-Unis mélangeaient déjà l'anglais et le russe de cette manière bien avant que l'expression ne devienne familière à bord de la station. Mais c'est l'ISS qui lui a donné sa notoriété.
Un mélange devenu réflexe
Depuis, le Runglish s'est imposé comme un réflexe partagé par l'ensemble des équipages, y compris les astronautes qui ne sont ni anglophones ni russophones d'origine. Un mot russe technique glissé dans une phrase en anglais, une construction grammaticale russe appliquée à un terme anglais : ce mélange permet d'aller droit au but, sans chercher la traduction exacte d'un terme quand l'équivalent dans l'autre langue vient plus vite à l'esprit.
Ce n'est ni un pidgin figé ni une langue enseignée dans les manuels d'entraînement. C'est un outil de travail informel, propre à la station, qui illustre à sa façon l'un des aspects les moins connus de la coopération quotidienne en orbite.

